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Sous le r�gime sovi�tique

R�CIT D�UN JEUNE UKRAINIEN�1

Je n�oublierai jamais la nuit du 14 au 15 f�vrier 1940.

Il �tait onze heures du soir.

Je m�en revenais tout bonnement � la maison comme d�habitude apr�s mon travail, lorsque, chemin faisant, je remarquai que deux espions me suivaient. Je n�osais pas retourner la t�te, mais je n�avais aucun doute qu�ils �taient � ma poursuite, car, lorsque j�augmentais le pas, ils se h�taient �galement et retardaient leur marche d�s que je ralentissais. Toutefois, j�esp�rais qu�ils ne m�arr�teraient pas ce soir-l�, car j�avais la conscience claire, bien que j�eusse moins que de la sympathie pour leurs id�es et le r�gime qu�ils venaient instaurer.

Nous h�bergions alors chez nous un �tudiant et je savais que ce dernier �tait d�j� rentr�. Mais, comme j�approchais de la maison, je fus �tonn� de voir que la porte de sa chambre �tait ouverte, alors qu�habituellement il la fermait. Je m�arr�tai un instant sur le seuil pour m�expliquer ce fait, puis j�allais me retourner pour voir si les deux espions me suivaient encore�; � ce moment une main de fer m�enserra le poignet�; je regardai et je vis � la lueur blafarde du soir les deux policiers avec leur garcette lev�e sur moi. L�individu qui me tenait la main droite me demanda�: ��Est-ce bien toi qui s�appelle X...�� Je revins quelque peu de ma premi�re frayeur et je r�pondis�: ��Oui, c�est moi. � Magnifique�! me dit-il, en exhalant dans ma figure une haleine f�tide, il nous faut maintenant ton compagnon.�� Ils vid�rent mes poches, prirent mon porte-monnaie et m�emmen�rent dans la cuisine. L�, deux autres polices s�occupaient d�j� de fouiller mon compagnon. Quand ils eurent fini, ils me montr�rent leur pistolet. ��Tu vois, me dirent-ils, c�est mieux d�ob�ir sans r�plique.�� Ils m�ordonn�rent alors de les suivre, ainsi qu�� mon compagnon. On nous fit asseoir dans un petit camion surnomm� si justement le ��corbillard��, puis on d�marra�; de temps en temps, en route, le chauffeur faisait crier la sir�ne pour demander passage. Il �tait exactement minuit quand on s�arr�ta � la rue Pelchinski. On nous conduisit � l��difice qui forme le coin des rues Pelchinski et Katedski, et l�on nous fit entrer�; mon compagnon marchait � droite, moi � gauche. Une fois � l�int�rieur, on nous fit asseoir.

Trois officiers galonn�s nous attendaient. L�un d�eux m�offrit une cigarette�; j�acceptai, car on m�avait enlev� les miennes, et j�allumai. On commen�a alors � m�interroger, mais tout d�abord sur des points de port�e indiff�rente. � bout de questions, on garda le silence pendant quelque temps. Puis, soudain, un des officiers, qui voulait �videmment exp�dier la besogne, me demanda�: ��Es-tu prol�taire�?�� Je r�pondis�: ��Oui. � Pourquoi donc, continua-t-il, d�fends-tu les bourgeois�? � Il n�en est pas ainsi, repris-je, je n�ai aucune pr�f�rence ni pour les uns ni pour les autres. Je n�ai aucun int�r�t � aider les uns et � faire tort aux autres. � Tu mens, reprit un lieutenant�; que signifie ton refus de voter aux derni�res �lections�? Tu es un contre-r�volutionnaire, parasite.�� Et il me donna un coup de pied sur le genou. Je me levai. Mais un gendarme me rejeta sur ma chaise. On me posa de nouvelles questions, mais comme je ne savais quoi r�pondre, je gardai le silence. On me lan�a diff�rents sobriquets qu�il ne serait pas joli de te r�p�ter. Un gendarme me demanda alors�: ��De quelle place Ilkow vient-il�?�� J��tais intrigu�; je cherchai dans ma m�moire pour trouver quelqu�un du nom d�Ilkow. Et comme je n�en trouvais pas, je me tus. ��D�o� vient Ilkow�? reprit la police. R�pondras-tu, coquin�?�� Je r�pondis que je ne connaissais pas d�llkow. Alors de tous c�t�s se mirent � pleuvoir les coups. Je me levai de mon tabouret et reculai dans un coin de la salle, regardant toujours mes agresseurs. Un des trois officiers sortit�; le deuxi�me s�assit sur le coin de la table et se mit � jouer avec sa garcette, tandis que le troisi�me lui murmurait quelque chose � l�oreille. Quelques minutes plus tard, le premier officier rentra, accompagn� de deux autres gendarmes arm�s de garcettes de caoutchouc blanc d�environ un demi-m�tre de long. L�officier, qui tenait en main une petite garcette polonaise, me dit�: ��Regarde, canaille, �a, c�est le gourdin des Polonais�; voici les n�tres�; tu comprends�? Ceux des prol�taires sont meilleurs. Parleras-tu, oui ou non�?...�� Je r�pondis que je n�avais rien � dire. Quelqu�un m�ass�na alors un coup sur la t�te�; je vis des �toiles et moult plan�tes que les livres d�astronomie modernes n�ont pas encore d�couvertes�; j�ignore combien de temps dura cette torture, mais quand je revins � moi, j��tais �tendu par terre et quelqu�un m�appliquait une serviette d�eau froide sur la figure�; je sentais des douleurs dans toutes les parties de mon corps. Je sus que j�avais �t� rou� de coups.

Je m�assis alors sur le plancher, � l�endroit o� j��tais tomb�, et je regardai mes bourreaux. L�un d�eux �tait pench� sur moi�: il avait la bouche tordue, le nez croche, les yeux comme des crat�res�; je crois que je le reconnaitrais m�me en enfer. Il desserra les dents pour me dire�: ��Maintenant, mignon, j�esp�re que tu vas parler�?�� Et il m�offrit une cigarette avec un sourire-grimace. Je refusai�; il me donna un coup de pied et �clata en injures. Un deuxi�me s�approcha de moi et me dit�: ��L�ve-toi, fripon.�� Je me levai, avec beaucoup de peine cependant, car tous mes membres �taient extr�mement endoloris. Il ajouta�: ��Pourquoi donc, mis�rable parasite, gardes-tu le silence�? Voudras-tu parler maintenant�?�� Parler ou me taire leur �tait �gal, je ne r�pondis pas. ��Camarades, fit-il, cent coups sont trop peu pour lui.�� Et les mauvais traitements recommenc�rent. Cependant, on ne me frappa pas � la t�te cette fois, et je ne perdis pas connaissance. Je me prot�geai comme je pus de l�avant-bras.

Un officier avait trop chaud � ce jeu�; il enleva sa tunique. Il aurait mieux fait de la garder, car, sans elle, son pantalon largement d�chir� en arri�re laissait voir (veuillez m�excuser) un insupportable spectacle. Et, bien qu��puis� je n�eusse aucunement envie de rire, je ne pus m�emp�cher de sourire � la vue de ce chef de voyous, enguenill� et crasseux, qui se pavanait et donnait des ordres. Mon sourire eut l�heur de ne pas leur plaire, car l�un d�eux m�attrapa l�oreille et la tordit�; il me fit extr�mement mal. Comme il m�attirait vers la table, je lui pris la main et, pour me lib�rer de l��treinte, je le renversai sur la table. Il l�cha prise pour le moment, mais deux de ses compagnons vinrent � sa rescousse, me saisirent et me serr�rent les bras comme dans un �tau. De nouveau je tordis la main d�un de mes bourreaux pour lui faire l�cher prise. Ce qu�il advint alors de moi, je ne saurais exactement te le d�crire�: j�entendis les cloches sonner, le tambour battre et comme un bruit de tonnerre dans le lointain, et, de nouveau, je sentis la moiteur de l�eau froide sur ma joue. Je rouvris les yeux�: j��tais �tendu sur le plancher, pr�s de la table�; le sang me sortait de la bouche et du nez. Mes lunettes �taient en mille miettes sur le plancher. ��L�ve-toi��, me dit quelqu�un en me donnant un coup de pied. J��tais devenu insensible et tellement affaibli que j��tais bien plus dispos� � dormir qu�� me lever. J�essayai cependant de me lever, mais je ne pus que m�asseoir sur le plancher. Deux gardes me prirent alors en dessous des bras et me conduisirent dans une pi�ce voisine, pr�s d�un robinet et me dirent de me laver. Je ne pouvais me servir de ma main droite, tant j�y avais mal�; je croyais m�me que j�avais eu le bras cass�. De ma main gauche, je me lavai tant bien que mal, puis on me ramena dans la m�me salle. ��Pourquoi donc t�obstines-tu � ne pas r�pondre � nos questions�?�� me dit un lieutenant. ��Il e�t �t� bien plus simple de tout dire d�s le d�but, continua un autre, nous ne t�aurions pas frapp頻�; et il me pr�senta une cigarette mais je n�acceptai pas. Il cracha sur moi et donna ordre aux gardiens de m�amener.

Je montai de nouveau dans le ��corbillard�� pour en redescendre un peu plus loin pr�s d�un grand �difice que je ne reconnus pas. On me jeta au fond d�un cachot, o�, de faiblesse, je m��vanouis. Je me r�veillai quelques minutes plus tard lorsqu�un gardien m�apporta un matelas qu�il jeta � mes pieds. J�entendis ensuite le grincement d�une porte qui se ferme, le bruit d�une clef qui tourne dans une serrure, puis plus rien. � travers le grillage d�une oubliette tout au haut de mon noir cachot m�arrivaient les p�les rayons de la lune. C��tait le 15 f�vrier 1940. L�hiver, cette ann�e-l�, fut tr�s froid. Je n�avais dans ma cellule que le mis�rable matelas que le gardien m�avait apport�, et le linge de corps que je portais sur moi. Malgr� l�incommodit� du froid et les douleurs de tout mon corps, je m�endormis. Le lendemain matin, je crus que j�allais mourir. J�avais froid, j��tais devenu raide, j�avais peine � me mouvoir. Quelqu�un vint faire du feu dans une petite fournaise. On m�apporta de la nourriture trois fois durant la journ�e, mais je demeurai trois jours sans manger. Le menu consistait dans 60 grammes de pain, un peu de th� pour le d�jeuner, du pain et de la soupe pour les repas du midi et du soir. Apr�s ces trois jours de je�ne, je me sentis tr�s faible. On m�amena chez le m�decin. L�, le gardien m�aida � me d�shabiller. J�avais tout le corps enfl� et marqu� de larges contusions. Je fus effray� de me voir. Lorsque je fus seul avec le m�decin, celui-ci me demanda quels �taient ceux qui m�avaient ainsi battu. Je r�pondis que c��tait les agents de la police N. K. V. D., dans les rues de Pelchinski. Le m�decin hocha la t�te, mais n�osa rien dire. Il m�assura que ma main droite ne souffrait d�aucune fracture, et tout en pansant mes plaies, il m�encouragea � prendre de la nourriture. ��Voyez-vous, me disait-il, les jours se suivent et ne se ressemblent pas, aujourd�hui c�est la peine, demain ce peut �tre la bonne fortune. Je vais demander pour que l�on chauffe votre cellule.�� Je le remerciai avec effusion. On me conduisit ensuite � la prison. On chauffa les trois jours suivants, puis ce fut tout. Apr�s ma visite chez le m�decin, je repris courage, et parce que ma faim �tait devenue tr�s grande, je mangeai avec app�tit tout ce que l�on me donnait, ce qui �tait assez peu cependant, comme je l�ai dit plus haut. Apr�s deux semaines, je mangeai m�me le pain durci que j�avais laiss� pendant mes trois jours de je�ne.

Les interrogatoires recommenc�rent la nuit. Cependant, je ne revis plus mes premiers bourreaux. Par deux fois dans la suite, les gardiens me frapp�rent � la figure, puis on me laissa la paix. Je demeurai dans cette prison au-del� de deux mois. Le printemps ramena des jours plus doux et les rayons d�un soleil bienfaisant r�jouirent ma solitude. Par moments mon �tat d�esprit �tait tel qu�il me semblait que je deviendrais fou. Je ne pouvais pas me faire � la pens�e que tous les maux dont on m�affligeait �taient dus � mon abstention au scrutin. Je t�chais de m�illusionner sur mon sort�; je me disais que c��tait par erreur que l�on m�avait ainsi jet� en prison, que l�on me rel�cherait bient�t.

Apr�s ces deux mois de r�clusion, on m�emmena dans une autre pi�ce o� l�on avait r�uni des personnes d��ge et de nationalit�s diff�rents. Il y avait l� quelques lits avec des paillasses. Les prisonniers �taient assis et causaient ensemble. L�air �tait infect, mais c��tait l� un moindre mal, et quand le gardien eut referm� la porte, je poussai un soupir de contentement de me retrouver enfin parmi le monde apr�s deux mois de solitude. Je promenai un regard satisfait sur les prisonniers et je leur dis ��bonsoir��. Ils me r�pondirent, les uns en ukrainien les autres en polonais. Puis ils s�empress�rent autour de moi, me pos�rent des questions et m�offrirent du tabac. Je les remerciai avec beaucoup de cordialit�. Je n�avais pas fum� depuis deux mois. Je tirai � grandes bouff�es�; c��tait une satisfaction sui generis. Il y avait l� des Juifs, des Polonais en grand nombre, aussi des Ukrainiens. Je me retrouvai dans cette salle avec un officier polonais de Lwow, qui m�invita dans son petit coin pour jaser. Il me donna des nouvelles de mon ami L. M., avec lequel il s��tait trouv� en en prison. Il eut des paroles �logieuses � son endroit. La journ�e se passa � converser un peu avec chacun, puis quand vint le temps de se reposer, l�officier polonais m�invita � partager son grabat. C��tait un lit �troit, � une place. J�acceptai l�hospitalit� plut�t que de coucher sur la dure. Nous nous disposions bout � bout�: les pieds � la t�te l�un de l�autre. En arri�re de la prison, il y avait une grande cour et chaque jour nous pouvions nous y promener. Un mur de pierre nous cachait la vue de la ville. Grand Dieu�! comme l�envie nous prenait d�escalader ces hautes murailles et de nous enfuir pour revoir, ne f�t-ce qu�une fois, les lieux ch�ris de notre enfance, nos parents et nos amis�! Les jours ensoleill�s du printemps invitaient � cette nostalgie, mais nous savions que ce r�ve �tait absurde et vain.

Un mois environ apr�s mon arriv�e dans cette prison, on amena un si grand nombre de prisonniers nouveaux qu�on pouvait � peine se mouvoir dans la salle. Un gardien lut diff�rentes listes o� la s�gr�gation des prisonniers avait �t� pr�par�e d�avance. Mon nom se trouvait sur une de ces listes et je dus partir.

On me conduisit, ainsi que d�autres, au tribunal de la chambre 54. Il devait y avoir l� une centaine de prisonniers, dont une cinquantaine de Polonais, une trentaine d�Ukrainiens, le reste de nationalit�s diverses, des Juifs principalement. Un de ces prisonniers voulut bien emporter � maman une lettre que j�avais eu soin de coudre dans la doublure de son manteau.

Deux semaines plus tard, je re�us 70 roubles de maman�; il ne lui �tait pas permis de nous en envoyer davantage. Je re�us aussi du linge et du savon. Avec l�argent j�achetai du pain, des vivres et des cigarettes.

Vers la fin d�ao�t 1940, nous quitt�mes L�opold. � la faveur de la nuit, le ��corbillard�� fit le transport des prisonniers � la gare. Je ne pus dormir cette nuit-l�; nous entendions continuellement le sifflement des sir�nes, les ordres des commandants qui m�chaient le meilleur de leur vocabulaire. On entendait des phrases comme celle-ci�: ��Si tu vas � droite ou � gauche, je t�abats comme une charogne.�� Le lendemain le train roulait vers l�est. Pendant deux jours nous voyage�mes par train de marchandises, tant�t vers le nord, tant�t vers l�est. Nous arriv�mes enfin � Kiev, notre ch�re capitale.

� Kiev�! � Kiev�! combien de fois j�ai r�v� de te voir et en quel �tat je te trouve�! Malgr� moi je me rappelai les braves des Kryt�s et mon professeur d�allemand, le Dr Losky, un des h�ros de cet inoubliable �pisode de la derni�re guerre, o� notre cher pays conquit un moment son ind�pendance. Devant mes yeux repassa toute l�histoire de l�Ukraine. Dieu juste, me disais-je, quand donc les tyrans de l�Ukraine cesseront-ils de l�opprimer�? Et comment se fait-il que nos compatriotes ne se rendent pas compte qu�il faille enfin s�unir pour secouer le joug qui nous �crase�? Tout ce qu�on voit ici d�concerte l�imagination.

� Kiev, on me conduisit � la prison de K�r�livka, dont une section �tait sp�cialement destin�e aux prisonniers politiques. On me fit monter au troisi�me �tage�; on m�introduisit dans une grande salle o� se trouvaient d�j� un grand nombre de prisonniers. Je les saluai en entrant�; ils me rendirent mon salut en ukrainien et en polonais. Ici l�atmosph�re �tait agr�able�; bien que la salle f�t surpeupl�e, tout �tait propre et l�ordre y r�gnait. Les prisonniers avaient pu recevoir chaque mois des paquets de leurs parents�; ils me r�gal�rent de leurs friandises et m�offrirent des cigarettes. Tous manifestaient leur joie de m�accueillir. Je connus l� des compatriotes de la grande Ukraine, comme aussi des Ukrainiens de la Galicie. Je demeurai presque huit mois dans cette prison. Nous y �tions relativement bien log�s. Nous avions cinq lits, une table et trois tabourets. Le nombre des prisonniers variait souvent. Un de nos compatriotes connaissait tr�s bien la musique et avait autrefois dirig� une chorale. Il organisa un ch�ur parmi les prisonniers. En quelques jours, nous �criv�mes cinquante-trois chants ukrainiens, quinze polonais, huit russes. Tous prenaient part avec entrain aux exercices et aux concerts. Loin de mettre obstacle, les gardiens, souvent, ouvraient toutes grandes les portes de notre prison afin de mieux entendre, et, en g�n�ral, ils nous donnaient une meilleure nourriture que les autres. Ici, je ne connus pas la faim. Au d�jeuner, nous avions m�me du sucre�; au d�ner et au souper, nous avions assez de pain et de soupe.

� Kiev, je dus subir de nouveaux interrogatoires judiciaires, mais personne ne me frappa. Apr�s quelques s�ances de la Cour on me laissa tranquille. En mon absence, un trio moscovite me condamna � trois mois de travaux forc�s dans les lointaines toundras du Nord, sous le grief que j��tais un �l�ment dangereux. On me demanda de mettre ma signature au bas de cette pi�ce. Je refusai, mais cela ne les impressionna pas�; la sentence fut maintenue.

Au printemps de 1941, un agent de police vint me dire de faire mes paquets, qu�il venait me chercher. Je n�avais pas grand-chose � apporter�; tout ce que je poss�dais, je le portais sur moi. Je fis mes adieux � mes compagnons d�infortune. Je les embrassai avec affection. Nous avions v�cu comme des fr�res pendant huit mois et personne n�avait eu de rapports offensants, bien que les sujets les plus �pineux eussent servi de th�me � nos conversations�: politique, religion, etc. J�avais connu l� un Juif qui avait �t� procureur � Kiev et qui demeurait en de�� du Dniester�; sa conversation m�int�ressait et nous jasions souvent intimement. Il me confia qu�il avait entendu dire qu�il y avait 25 millions de prisonniers dans les plaines de Russie. Je le crus facilement, car j�avais lu la m�me chose dans la presse polonaise o� l�on rapportait le proc�s d�un pr�venu polonais�; l�accus� avait os� dire � ses juges (des Russes) qu�ils n�auraient jamais la force de d�truire 25 millions de Polonais. Le magistrat lui r�pondit avec ironie�: ��Sois tranquille � ce sujet, nous en avons plus que cela dans les casernes et les prisons du Nord.��

On m�emmena dans une salle plus vaste o� se trouvaient environ soixante-dix personnes d��ge diff�rent�: une quarantaine de Polonais, les autres, des Ukrainiens. J��tais le seul de l�Ukraine occidentale. L�, je fis connaissance avec un beau groupe d��tudiants de l�Universit� de Kiev. C��tait des jeunes de dix-sept � vingt-cinq ans�; ils �taient en tout vingt-sept. D�s qu�ils surent qui j��tais, ils m�attir�rent dans leur milieu et me pos�rent mille questions auxquelles j��tais heureux de r�pondre. Ils �taient pleins d�enthousiasme et d�esp�rance pour leur nation et c��tait pour avoir voulu la d�fendre qu�on les avait emprisonn�s.

Quelques jours seulement apr�s mon arriv�e, ils re�urent leur sentence�: cinq devaient �tre fusill�s, les autres perdaient leurs droits de citoyen pour cinq ans et recevaient une condamnation variant de dix � quinze ans de prison (entendez�: travaux forc�s). Cette rencontre fut pour moi une r�v�lation. Je n�aurais jamais cru que cette jeunesse, �lev�e dans l�atmosph�re communiste, sous la surveillance d�organisations bolch�vistes secr�tes de toutes sortes, p�t jouir d�une si saine conception de la vie, distinguer le vrai du faux avec autant de bon sens et se garder si bien de la contamination communiste. La philosophie de L�nine ne les avait pas entam�s. Je n�oublierai jamais ce que l�un d�eux dit un jour en ma pr�sence � l�un de ses compagnons�: ��Il n�y a rien de bien extraordinaire � se d�vouer pour sa nation, si on l�che ensuite dans l�infortune�; l�h�ro�sme est de tenir�; c�est la seule chose qui compte pour un peuple. Quant � nous, nous sommes perdus comme nation, pour longtemps encore, du moins.

Je leur racontais la vie que l�on m�ne de l�autre c�t� de la Zbruch. Ils me disaient les terribles choses qu�ils avaient vues chez eux, la famine qui s�vissait dans toute l�Ukraine en 1930, l�homme faisant la chasse � l�homme, les m�res d�vorant leurs enfants. Les deux semaines que je v�cus avec eux demeurent un des plus doux souvenirs de mon s�jour en prison.

De Kiev, on me transf�ra � Kharkov.

La prison de Kharkov �tait double�; une partie pour les hommes, l�autre pour les femmes, avec une cour commune o�, � tour de r�le, nous prenions nos r�cr�ations. De notre prison nous pouvions parler aux femmes quand c��tait l�heure de leur r�cr�ation, et pendant la n�tre elles s�avan�aient jusqu�� la fen�tre et nous jasions encore. Il y avait l� deux jeunes filles de dix-sept ans que j�avais connues � L�opold (Lwow), nomm�ment L. C. et M. M. Elles avaient perdu leur droit de citoyennet� pour cinq ans et re�u une condamnation de dix ann�es de prison. De nos fen�tres, nous communiquions par signes au moyen d�un alphabet convenu entre nous. Nous ne pouvions nous emp�cher d��tre touch�s de la souriante magnanimit� dont elles faisaient preuve dans la tristesse de leur r�clusion. Ici comme � Kiev, nous avions form� une chorale, et souvent nous chantions dans la cour ext�rieure pendant des heures enti�res. Les jeunes filles se tenaient � la fen�tre et nous applaudissaient. Avec le temps, elles apprirent nos chants et � l�heure des concerts elles unissaient leurs voix aux n�tres.

Je n�oublierai jamais le dernier soir que je passai � la prison de Kharkov. Les gardiens nous avaient avertis que nous partirions le lendemain. C��tait vers la fin de mai 1941. Le ciel �tait pur comme aux plus beaux jours du printemps. La journ�e avait �t� chaude, le soleil se couchait dans une f�erie de couleurs.

Apr�s le souper, nous nous r�un�mes dans la cour ext�rieure pour causer comme de coutume�; mais il y avait dans l�air quelque chose d�inexprimable qui rendait les derni�res heures de notre s�jour dans cette deuxi�me capitale de l�Ukraine doublement m�lancoliques. Je ne retrouverai jamais les �motions profondes que j��prouvai ce soir-l�. Nous nous �tions assis en rond dans la cour, �voquant nos douleurs r�centes, devisant sur le sort qu�on nous ferait le lendemain.

Non loin de nous, les jeunes filles de la ville qui revenaient de l�ouvrage chantaient le refrain�:

����������Attelez les chevaux, jeunes gens,

����������Nous ne pouvons plus rester ici.

����������Nous irons par le vaste monde

����������Chercher un sort meilleur.

L��cho de leur voix se perdit dans le lointain. Tout, autour de nous, devint pour un moment silencieux, comme lorsque l�on s�me la graine de pavot. Chacun pr�tait l�oreille pour capter encore les derniers sons des chants aim�s.

Soudain, de la cour, les �tudiants entonn�rent le chant choral que deux cents voix d�hommes continu�rent�:

����������Adieu, terre natale, douce et ch�re patrie�!

����������Adieu, blonde que j�aime�!

����������Adieu, verger fleurer et reverdi�!

����������Adieu, noble Ukraine�!

En t��crivant ces lignes, au seul souvenir de cet inoubliable soir, mes yeux se mouillent de larmes. Il me semble encore entendre la douce m�lodie du d�part que la brise du soir emportait par-del� les hautes murailles de la prison vers la grande Kharkov.

Les jeunes filles ne dormirent pas ce soir-l�, comme je l�appris par L. C., mon amie. Avant de partir, cette bonne personne me jeta par la fen�tre un mouchoir qu�elle avait brod� dans sa captivit�. C�est l� un autre souvenir bien doux de mon s�jour � Kharkov.

Le matin de cette m�morable nuit sous les �toiles, nous d�mes subir un examen m�dical complet. On nous r�unit dans une salle, on nous fit d�shabiller, peser, puis enregistrer comme une vile marchandise. Des wagons � marchandises furent am�nag�s pour un voyage plus long�; nous nous embarqu�mes.

Le voyage dura un mois. Apr�s avoir travers� Moscou, nous aper��mes les baraques des prisonniers. Il y en avait des centaines, plac�es comme des nids de bourdons le long de la voie ferr�e. Nous p�mes nous rendre compte que les prisonniers �taient divis�s pour le travail de jour et le travail de nuit. Un grand nombre paraissaient amaigris, signe non �quivoque que ce qu�ils recevaient de nourriture et de soins ne contrebalan�ait aucunement les efforts qu�on exigeait d�eux.

Pendant ce voyage, notre nourriture consistait en un demi-kilogramme de pain, un peu de poisson, de l�eau, et parfois nous recevions un peu d�oignon et de l�ail. C��tait tout. Aux heures des repas, le gardien faisait la revue des prisonniers pour s�assurer qu�aucun n�avait fui.

Vers le 25 juin 1941 (nous �tions encore en route vers le nord) un des prisonniers entendit une conversation entre les gardiens. Ils parlaient de la guerre qui venait d��tre d�clar�e entre les bolch�vistes et les Allemands. Cette nouvelle fut re�ue avec grande joie dans le camp, car elle nous apportait l�esp�rance que nous serions bient�t d�livr�s.

Je veux signaler ici un ph�nom�ne particulier.

En route, les prisonniers se sentirent soudain fatigu�s, et pris de sommeil. Comme je manifestais au gardien que nous avions trouv� la journ�e tr�s longue, un des prisonniers m�expliqua que, dans cette r�gion, c��tait le jour trois mois durant et la nuit pendant un �gal espace de temps. Je me rappelai ce que j�avais appris � l��cole sur ce ph�nom�ne polaire. Pendant les demi-nuits nous pouvions contempler de magnifiques aurores bor�ales. � mon avis, peu de choses sur la terre peuvent autant r�jouir l��il humain. Toutefois, comme nous �tions harass�s de fatigue, nous ne pouvions savourer ce spectacle.

Lorsque nous f�mes arriv�s � destination, on nous distribua dans des baraques confortables�; l�, nous re��mes chacun de la nourriture pour trois jours, apr�s quoi on nous dirigea vers les chantiers. Nous marchions � la file indienne, dans un chemin de pied, le long de la voie ferr�e. En chemin, nous croisions des prisonniers polonais qui revenaient du travail, Les gardiens nous avaient dit avant de partir que ceux qui tomberaient en cours de route seraient abattus sans plus de fa�on et abandonn�s dans les toundras. Plusieurs de notre groupe tomb�rent �puis�s sur le bord de la route�; nous entendions de temps en temps des d�charges de fusil, et chacun se disait�: ��Bient�t ce sera mon tour.�� Les premi�res fois, cela nous �nervait, mais apr�s quelque temps nous n�en faisions plus de cas. Malgr� mon extr�me faiblesse, je pus me rendre au chantier, mais j��tais ext�nu�; nous avions march� pendant trois semaines. J�appris plus tard, par ceux qui �taient tomb�s de fatigue au cours du voyage, que personne n�avait �t� tu�, mais qu�on voulait seulement effrayer les autres par des d�tonations de fusil.

Pour le travail, nous �tions divis�s en �quipes. Chacune avait son quart, ses heures de travail. Comme nourriture�: un demi-litre de soupe claire et un peu plus d�un demi-kilogramme de pain. Personne ne laissait jamais rien de sa maigre pitance. Le travail �tait dur�; nous travaillions toute la matin�e au pic et � la pelle, jusqu�au diner, soit six heures. On nous accordait alors une heure de repos pour le deuxi�me repas, apr�s quoi nous avions encore cinq heures de travail. Nous revenions alors � nos baraques. En chemin nous rencontrions les travailleurs du deuxi�me quart qui allaient nous remplacer. Les patrons nous taillaient du travail pour l�accomplissement duquel ils nous accordaient un temps tr�s restreint. Ceux qui remplissaient la norme fix�e recevaient une nourriture plus abondante. Mais ils �taient bien rares�; en fait, je n�en ai pas connu. Aussi il n��tait pas surprenant que, surmen�s, mal nourris, nous maigrissions � vue d��il. Nous ressentions continuellement un grand besoin de repos physique, de nourriture et de sommeil. Pour assouvir leur faim, plusieurs prisonniers allaient � la place des d�chets, fouillaient avec un b�ton pour essayer de trouver quelque bon morceau et s�estimaient heureux s�ils pouvaient mettre la main sur une t�te de poisson, des pelures de patates, ou autre chose, qu�ils nettoyaient et faisaient cuire avec des herbes assaisonnantes�; souvent ces herbes �taient am�res, car l�-bas nous ne trouvions pas de ces plantes qui donnent si bon go�t aux mets comme l�ail et l�oignon.

Pour te donner une plus juste id�e de la faim qui nous tourmentait, je te citerai deux faits. Apr�s quelques semaines de travail dans les premiers chantiers, on nous amena � un nouvel endroit pour y travailler � la construction du chemin de fer menant � Workut. Workut �tait � deux jours de marche. C��tait une toundra sauvage que nul pied humain n�avait foul�e avant nous. Nous construis�mes nous-m�mes nos baraques provisoires avec cl�tures. Or, un jour, on nous envoya chercher des instruments de travail tels que pics, pelles, roues de brouettes, etc. Nous longions une colline dans un sentier serpentant que nous avions battu nous-m�mes pour nous rendre de notre cantine au chantier, lorsque nous aper��mes au pied de la colline un prisonnier qui servait de l�avoine � un cheval. Il ne fallait rien moins que cela pour nous faire d�valer la montagne et nous pr�cipiter sur le sac d�avoine pour en emplir nos poches. Les gardiens criaient et tiraient en l�air, rien n�y fit, le sac fut vid�. Quelques jours plus tard, les gardiens, qui craignaient de voir se renouveler la sc�ne des jours pr�c�dents, nous r�unirent dans le sentier au pied de la colline et nous pr�vinrent que le premier qui bougerait serait abattu sans piti�. Cette fois personne ne bougea.

Je portais de magnifiques bottes de fa�on anglaise, marque Dolbox, que j�avais apport�es avec moi de L�opold (Lwow)�; c��tait des bottes de prix pour les chasseurs. De plus, gr�ce au soin que j�avais eu de mes habits, mon manteau et mon habit de tous les jours �taient en assez bon �tat. J��changeai tout cela pour de vieilles chaussures de caoutchouc et pour des pantalons d�chir�s et us�s qui ne valaient presque rien, afin de recevoir d�un brigadier un kilogramme de pain et un paquet de tabac.

Attif� de ces guenilles, sale, la barbe longue, les joues creus�es par la faim, tu peux facilement te repr�senter quelle triste mine j�offrais.

Un vieux compagnon d�infortune venu de Stanislav devint tout enfl� apr�s un mois de cette vie de mis�re. Il dut nous quitter pour se faire soigner au dispensaire. En partant, il me remit ses bagages pour que je les lui gardasse jusqu�� son retour. ��J�ai l� un kilogramme de farine, me dit-il, je vous le confie, quand je reviendrai j�en aurai grand besoin, vous me le remettrez.�� Je lui promis que je le lui garderais fid�lement. Mais quand il me remit son petit tr�sor, mes mains tremblaient de convoitise. Je m�empressai d�aller cacher le tout sous mon oreiller. Le lendemain il plut toute la journ�e. Nous rev�nmes aux baraques le soir, boueux, transis et fatigu�s. Je rentrai au camp, frissonnant et tourment� d�une grande faim.

Tous les prisonniers se couch�rent de bonne heure ce soir-l�. Mais, moi, je ne pouvais dormir�; le kilogramme de farine sous mon oreiller, l�, tout pr�s de moi, hantait mon imagination. Je me repr�sentais comment je pourrais en faire un bon gruau ou une galette succulente et rassasier enfin cette faim qui me d�vorait depuis si longtemps. En proie � cette tentation, je me retournais dans mon lit sans pouvoir trouver sommeil. J�essayais de repousser toute id�e de victuaille, mais l�image de farine, galette et gruau me revenait comme une obsession. Je me sentis sous la force d�une main qui ne l�cherait pas que je n�aie fait le pas qui m�ne � l�abime. � moiti� conscient, � moiti� dans le sommeil, je me levai furtivement comme un voleur, j��tendis la main vers le sac de farine, au moyen d�une tasse j�en puisai un demi-litre, j�attachai de nouveau le sac, le recouvris d�une �corce de bois et de mon oreiller, et je sortis dans la cour cachant l�objet de mon larcin sous mes v�tements. Je me dirigeai vers la pompe pour y puiser de l�eau que je m�langeai � la farine. Pr�s de la cuisine, je trouvai des �clisses de bois, je fis un petit feu suffisant pour cuire ma popote. En quelques instants j�avais une succulente p�tisserie que je d�gustai avec app�tit. Je retournai � mon lit, mais le diable m�y suivit. J�avais encore faim, la saveur de mon p�t� faisait danser mes papilles gustatives, je n�y pus tenir�; � t�tons je vidai dans ma tasse le reste du sac de farine et revins � la cour me r�galer comme la premi�re fois. Ma faim se calma, je me recouchai et m�endormis.

Quelques semaines plus tard, l�infortun� compagnon qui m�avait remis cette farine revint au camp. Quoique remis, il avait encore maigri. Lorsqu�il me demanda la farine qu�il m�avait confi�e, je ne pus soutenir son regard, j�aurais voulu que les montagnes me couvrissent. Et crois-moi, cher fr�re, m�me en t��crivant ces lignes je rougis de honte au seul souvenir de ma l�chet�.

Apr�s deux mois de ce r�gime abrutissant, nous devenions lourds et moroses, moralement d�mont�s. Les yeux nous enflaient�; plusieurs se plaignaient que les dents leur tombaient, d�autres souffraient de douleurs d�entrailles. Quelqu�un me contait que dans un camp voisin, o� des prisonniers avaient men� cette vie pendant plus d�une ann�e, plusieurs �taient morts, soit de faim, soit d��puisement. Parmi nous, les uns �taient tellement amaigris qu�il ne leur restait que les os et la peau. Faute d�une nourriture et de soins suffisants, plusieurs furent emport�s durant l�hiver, soit par un rhume, la fi�vre, ou m�me furent gel�s vifs.

La vie des gal�riens ou les souffrances des prisonniers condamn�s aux travaux forc�s dans les pays civilis�s est une f�te � c�t� de la mis�re des toundras.

Il nous restait l�esp�rance que quelqu�un viendrait nous d�livrer ou que la guerre tournerait de fa�on � forcer les Russes � nous rel�cher.

Un de nos compagnons ne put tenir � cet esclavage. Il sauta par-dessus les tranch�es, traversa les lignes de fils barbel�s et s�enfuit � travers la toundra. Le gardien s�en aper�ut et se mit � tirer dans sa direction, mais le fuyard r�ussit � leur �chapper. On lan�a � sa poursuite deux pelotons de soldats avec des chiens. Quelques heures plus tard on ramenait son cadavre. Il n�y eut aucune c�r�monie religieuse ni civile � son enterrement.

Peu de temps apr�s cet �v�nement, un brigadier russe nous annon�a que les Allemands s�avan�aient tr�s vite sur le front nord, que toute l�Ukraine �tait occup�e et que l�arm�e ukrainienne organis�e par les Allemands offrait la plus grande r�sistance, en m�me temps que c��tait la plus agressive. En entendant cela, un jeune ing�nieur polonais vint m�offrir ses f�licitations. Bient�t arriva un d�l�gu� sovi�tique�; il apportait la nouvelle que nous �tions libres de nous enr�ler dans l�arm�e polonaise qui s�organisait sur les terres de Russie.

Je n�ai pas besoin de te dire que tous s�enr�l�rent avec joie. Je n�essaierai pas non plus de te d�crire le bonheur des prisonniers quand on nous remit de nouveaux habits, 200 roubles, et qu�on nous conduisit au son de l�orchestre � la gare de Moscou. C��tait vers la fin de septembre 1941. Nous contourn�mes les monts Ourals du nord, et nous arriv�mes apr�s quelques semaines � Tatischev, o� se trouvait un d�tachement de l�arm�e polonaise. � Tatischev nous commen��mes notre entrainement militaire. Je ne m�attarderai pas � te parler de notre vie au camp, c�est une existence monotone, mais ici, du moins, nous avions au c�ur une grande esp�rance, celle d��tre libres dans un avenir assez prochain.

La faim fut ici encore notre compagne. Nous mange�mes souvent des chiens, des chats, des rats des champs que nous faisions cuire avec des betteraves. Nul moyen de se procurer des patates. Cependant, nous �tions tout aussi bien nourris que les soldats russes�; nous recevions environ 700 grammes de pain par jour, de la soupe et au d�jeuner du th� sucr�. L��t� comme l�hiver nous habitions dans les baraques militaires o�, l�hiver, nous gelions comme des chiens.

Au printemps de 1942, l�arm�e polonaise, dont nous faisions partie, se rapprocha des fronti�res de Chine. Puis, nous d�mes �vacuer la Russie par la Perse. � cette occasion plusieurs jeunes filles russes nous suppli�rent de les faire passer pour nos enfants ou nos �pouses�; elles voulaient se sauver de leur propre pays. Plusieurs de ces malheureuses avaient des parents prisonniers dans les steppes de Sib�rie ou dans les toundras arctiques. Il m�a �t� donn� de converser avec plusieurs de ces jeunes filles et je n�en ai pas rencontr� une seule qui n�e�t quelqu�un de sa famille prisonnier et condamn� aux travaux forc�s. Nous pouvions mieux nous enqu�rir de la mentalit� politique aupr�s des jeunes filles. En g�n�ral la jeune fille russe craint moins de se compromettre, tandis que les hommes sont �vasifs lorsqu�on aborde les questions politiques�; ils craignent m�me leurs propres enfants.

Vers la fin d�ao�t 1942, ainsi que je l�ai dit plus haut, nous travers�mes la Perse, pays de richesse et de beaut�, qui fut jadis la grande puissance mondiale. Du jour o� je quittai le sol moscovite je ne connus plus la faim... Plusieurs soldats qui avaient souffert de la faim en Russie furent pris de grandes douleurs d�entrailles en arrivant en Perse. C��tait sans doute qu�ils avaient commis de petites orgies. Car en Russie, pour sa solde (soit 25 roubles), le soldat pouvait recevoir cinq beignes qu�il avalait en un rien de temps et qui le laissaient sur sa faim, tandis qu�en Perse, pour la solde de quinze jours, on pouvait s�acheter de la nourriture abondante pour tout un mois et se procurer par surcro�t de bons plats.

C�est par le port de Krasnavod (Belles-Eaux) que nous avions quitt� la Russie pour nous rendre par la mer Caspienne au nord de la Perse. Apr�s deux semaines de repos dans ce pays enchanteur, nous part�mes pour l�Iran. La travers�e de la Perse dura douze jours, y compris les arr�ts. Je ne me figurais pas le pays des Darius si beau. Les paysages sont pittoresques, les vall�es plantureuses, les montagnes superbes. Rien ne nous manqua pendant le voyage. Nous �tions dans la jubilation de savoir les Russes loin derri�re nous. Peut-�tre seras-tu int�ress� que je te signale un ph�nom�ne atmosph�rique des montagnes de Perse�: au fond des vall�es un soleil torride nous br�le, nous cuit presque, tandis sur les hauteurs le froid nous glace.

Partout les Persans nous accueillaient avec le sourire. � chaque arr�t, ils venaient en grand nombre nous offrir des fruits de leurs vergers, du cidre, des biscuits ou des g�teaux qu�ils nous donnaient de bonne gr�ce et gratuitement. Je n�exag�re pas en disant qu�on avait l� l�impression d�avoir quitt� l�enfer et d��tre enfin entr� au paradis, tant �tait grande la diff�rence de notre situation d�autrefois et celle d�aujourd�hui.

Nous retrouv�mes la m�me hospitalit� en Irak, en Palestine puis au Liban et en �gypte. La Palestine, tout comme l�Iran, est un pays o� r�gnent l�ordre et la culture. J�ai vu J�rusalem, Nazareth, Bethl�em�; j�aurais voulu y rester toujours. Dans le Moyen-Orient, chaque ville poss�de une attraction particuli�re. Mais les magnifiques constructions modernes de Bagdad et T�h�ran nous disent le caract�re exotique de ces villes. M�me ici, cependant, d�antiques monuments attestent la culture classique des �ges plus anciens.

En �gypte, vers l�heure de midi, il faisait une chaleur torride. Un soleil de plomb dardait ses br�lants rayons et il nous fallait alors trouver un bivouac commode pour camper. Nous dressions une double tente sous laquelle il nous fallait rester pendant cinq heures dans un demi-habill�. Impossible de marcher sur le sol pieds nus, car le sable �tait comme des braises. Parfois nous f�mes t�moins de terribles ouragans. Il nous �tait alors presque impossible de respirer. Le sable nous emplissait la bouche et les yeux. Nos habits devenaient tout impr�gn�s de sable et prenaient une couleur ocre...

L�arm�e polonaise demeura au d�sert jusqu�au d�but de 1944. Nous travers�mes alors en Italie, o�, � chaque pas, nous rencontrions les ruines de la guerre.

J�ai �t� au front, j�ai vu le feu.

Je t�ai d�j� �crit quelle �tait la condition que les Polonais faisaient aux Ukrainiens dans l�arm�e. En g�n�ral nous �tions bien trait�s. L�animosit� qui existait avant la guerre entre nos deux nations avait fait place � une meilleure entente. Tr�s souvent nous nous m�lions aux Polonais pour chanter. Nous nous joignions � eux �galement pour la c�l�bration de leurs f�tes. Ils faisaient de m�me lors de nos r�jouissances. Nous avions le m�me chapelain, un pr�tre catholique romain, pour la raison qu�aucun pr�tre grec-catholique n�avait �t� rel�ch� par les Russes.

Pour ce qui est de mon existence ici (en Angleterre), je n�ai pas � me plaindre. Au front, la vie est pleine de p�rip�ties. Au d�but, on est saisi par la crainte de la mort. Mais ensuite on s�y habitue, la mort fauche et l�on ne s�en occupe pas plus que d�une affaire ordinaire. On devient machine et l�on fait tout machinalement, m�me tuer. Devant l�ennemi j�ai demand� � Dieu une seule faveur�: de revoir, si c��tait l� sa volont�, mon village natal et notre ch�re maman�; que si, dans ses desseins �ternels, il avait d�cr�t� que je dusse mourir sur le champ de bataille, il m�accorde de n��tre pas trop tortur�. C�est tout. J�ai �t� bless� gravement une fois. Mais, comme tu vois, apr�s huit mois d�h�pital, ici, je me trouve encore assez bien portant. Je remercie Dieu d��tre encore de ce monde. Pr�sentement j��tudie l��lectricit�. Salue bien de ma part toutes mes vieilles connaissances. Je te souhaite beaucoup de succ�s dans tes travaux.

Ton fr�re..., etc.�������������

Paru dans L��uvre des tracts en octobre 1947.



1 Ce r�cit a �t� adress� par un jeune Ukrainien � son fr�re qui habite le Canada. Pour des raisons faciles � comprendre, la personne qui nous en a remis le texte, apr�s l�avoir traduit, a supprim� le nom de l�auteur et m�me chang� tous les noms propres qui s�y trouvaient. (Note des �diteurs.)

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